07 juin 2008
Thami Benkirane

© Thami Benkirane
Il est des photographies qui ne sont pas Images : Représentations visuelles des objets, mais des "poésies muettes". L’œuvre du photographe marocain Thami Benkirane en est une.
La singularité de son approche tient à cette compétence d’éterniser l’éphémère, de rendre merveilleux le banal et de créer un monde unique, où l’émotionnel et le poétique sont d’une vastitude de grande portée et où la magie vous submerge et vous laisse bouche bée. Il n’est pas d’hasard que Magie et Image contiennent les mêmes lettres.
Thami Benkirane a une faculté extraordinaire d’autopsie, selon le sens originel du mot : voir de ses propres yeux. Il accorde aux choses, aux scènes, le temps suffisant du regard, ce qui lui permet de voir ce que dérobe le regard pressé et de présenter le monde qui l’entoure d’un point de vue spécifique, irréductible.

© Thami Benkirane
Sur l’un de mes cahiers de notes, je lis : "L’art est une heuristique, l’œuvre n’advient qu’à partir du moment où l’artiste ose expérimenter en s’avançant sur un chemin inconnu : « L’art est expérience, parce qu’il est une recherche, et une recherche non déterminée, mais d »terminée par son indétermination."" . Fin de citation. Ces mots sont extraits de l’hors série de « le nouvel Observateur », consacré au génie de tous les temps et auteur du sourire énigme de Mona Lisa, Léonard de Vinci, et le décrivent. Mais je peux même en dire autant sur la démarche de travail de Thami Benkirane. Il pratique la photo continuellement, déduit ces propres lois selon un subtil équilibre où l’expérimentation et l’imagination s’épaulent l’une l’autre pour engendrer une œuvre.
Le concept du palimpseste dans "Moroccan graffiti", Exposition inhabituelle dans "SOS : Fès sur l'échafaud d'âge", Objets utilisés comme filtres dans "Voyage en Chine" et "Plongée dans une bouteille", ...etc. une imagination fertile, une activité permanente, ce qui le rend pour moi une idole et une source de créativité incontournable.

© Thami Benkirane
Il porte en lui un souci de création, un plaisir lors de la pratique de la photo. Il fait et se fait plaisir. La photographie chez lui est une fête. Une fête de couleurs, de formes, de poésies et c’est au spectateur de se lancer et boire jusqu’à l’ivresse.
J’ai découvert, pour la première fois, le travil de Thami Benkirane un peu par hasard. J’ai l’habitude, lors de mes visites à Fès, de faire une tournée dans les établissements culturels et artistiques, la galerie Mohammed Kacimi, les complexes culturels, l’institut français.. etc. C’est dans ce dernier que j’ai vu accrochée son exposition "Moroccan graffiti". deux rencontres plus tard, des e-mails via le net et des visites dans nos blogs respectivement . C’est le premier et le seul, au moins jusqu’à maintenant, qui a pu marquer mon travail photographique et quelques unes de mes habitudes. Merci Thami.
Sans oublier que c’est le seul photographe marocain le plus présent sur la toile. Il gère quatre blogs. Choses pas faciles, exigeant plus de travail, de temps, de patience et d’imagination.
01 juin 2008
Les mots qui font le vide *

© PhotoAyour
C’est le vide qui vous rempli. Vous marchez sans peine dans les rues, vous saluez les gens. Vous habitez toujours la même maison, la même saison, froissez les mêmes brins d’herbe en remontant l’allée qui mène à votre porte. Pourtant, vous vous sentez nulle part. Comme si vous étiez en suspension au-dessus d’un trou noir, dans un monde sans matérialité. Vous ne ressentez aucune douleur. Vous ne ressentez aucun chagrin. Il n’y a ni joie, ni peine. Vous êtes plein de rien, plein seulement de votre vie, votre vie qui n’est rien.
Le matin, le vide est plus grand. La nuit, vous vous peuplez de rêves et cela vous remplit. Pour un moment. Le réveil ramène le vide. Au début de la journée, il fait un peu mal. Juste un peu. Cette sensation ressemble à celle de se retrouver nu un matin d’hiver, loin des couvertures, juste avant de passer des vêtements ; on a un peu froid, mais c’est supportable. Le vide vous donne un petit frisson à chaque matin, mais c’est supportable. Vous l’habillez chaudement avant d’entamer la journée, alors vous ne le sentez plus.
Le vide vous vieillit. Il travaille en silence, dans votre dos. À chaque matin, vous avez un peu plus de mal à vous lever. Le soleil brille mais vous ne le voyez presque plus. Vous frissonnez plutôt, quand il vous tape dans les yeux. Ce n’est rien de très important pour vous, le processus a été très lent, trop lent pour toucher la conscience. Vous n’aimez plus le soleil. Il est synonyme de lever, de nouvelle journée à passer dans ce corps vide que vous traînez. Ainsi sont vos pensées, chaque matin. Au bout de deux cafés, le vide est un peu noyé, et vous ne nourrissez plus de ressentiment envers l’astre du jour. Vous sortez, mais en marchant lentement, parce que le corps, même vide, est un peu plus lourd, un peu plus difficile à traîner, à chaque jour.

© PhotoAyour
Dans la rue, le vide vous entoure. C’est la première impression, celle que l’on dit être la meilleure, celle que vous appréhendez chaque fois que vous sortez. Le vide est dans le regard des gens. Le vide remplit vos sens. Vous les voyez partout, il n’y a que des regards vides, tellement vides qu’ils ne voient même pas les yeux des autres, identiques aux leurs. Vous, vous les voyez. Ça vous donne parfois l’espoir que votre vide à vous est moins grand que celui des autres. Mais l’espoir n’a rien à quoi s’accrocher dans un corps vide. Alors il s’envole, et vous restez derrière.
Vous aimez aller au centre commercial, car on y trouve de tout pour remplir des vides. Le lèche-vitrines est tellement remplissant que parfois, vous avez des lourdeurs d’estomac. Il y a cette boutique où vous aimez particulièrement vous rendre, celle tenue par un homme à cheveux de neige, qui se cache derrière son comptoir. Il n’en sort que lorsqu’un badaud s’intéresse aux mots qu’il vend, bien reliés ensemble dans du cuir, ou, dans le cas des livres modernes, dans de la colle et du carton. Les yeux du marchand de mots sont pleins. Quand il vous voit, le libraire vous fusille du regard. Il vous en remplit. Il est plein de mots, plein de senteurs de cuir et de papier encré, plein d’histoires, de passions, d’opinions, de rêves. Des rêves. C’est la sensation que vous avez chaque fois que le libraire vous remplit : vous êtes dans un rêve, vous dormez, et cette autre partie de vous qui n’est accessible que dans les songes se promène dans les allées, regarde les titres sur les tranches, lit quelques lignes sur une page et une autre. Vous passez l’après-midi avec les mots, à chaque jeudi. L’absence du vide que vous y vivez est vitale. En revenant de la librairie, le vide a du mal à se réinstaller. Vous avez la tête pleine de mots, de titres, d’imaginaire de tant d’autres humains au regard plein. Comme le libraire. Les regards pleins font de la vie et la mettent sur le papier.
Un jeudi soir, revenu de la librairie repu de mots, le plein vous a étouffé. Tout d’un coup. Le plein est encore plus cruel que le vide : il prend possession de l’esprit, des idées, du coeur, des yeux, de l’âme. Comme le vide, avec la différence que ce dernier n’impose rien ; le plein, lui, impose tout. Il enlève la liberté. Il prend possession de vous. Le vide peut être rempli du contenu de votre choix. Le plein prend la place qu’il veut, sans vous laisser placer un mot. Le plein met ses mots où bon lui semble, habituellement où il sera senti. C’est ainsi qu’il fait mal.

© PhotoAyour
Vous avez passé plusieurs semaines rempli de ce plein. Vous avez souffert. Le matin, au lieu du vide un peu frisquet que vous vous empressiez de couvrir de lainage, vous êtes confronté à ce plein qui n’a besoin d’aucun vêtement. En fait, vous avez chaud, vous avez envie de rester nu, de vous plonger dans un bain glacé, de vomir jusqu’à remplir un océan de ce plein que vous ne pouvez plus porter. C’est l’hiver et vous sortez sans manteau. Les gens vous regardent de leurs yeux vides, étonnés de vous voir ainsi exposé à la bise, étonnés de voir un homme aux yeux différents, aux yeux pleins. La vision de leur vide vous donne un malaise. Vous êtes plein ; eux, vides. Vous voulez leur donner un peu de ce plein, pour vous décharger, retrouver le vide qui vous semble maintenant un espace désirable, un havre de paix accessible au commun des mortels mais qui vous a exclu. Vous voulez remplir tous ces yeux vides pour ne plus sentir le plein, pour ne plus vous sentir différent, comme une rose dans un champ de tulipes, vous voulez vous fondre dans le vide et laisser le plein derrière vous, en gibier pour le vide des gens de la rue.
Vous rentrez de votre promenade et vous vous mettez nu. Depuis que le plein vous habite, vous aimez vous promener nu dans votre appartement, dans l’espoir informulé que le plein s’écoule, s’échappe par les pores de votre peau. Vous vous sentez lourd, les vêtements pèsent une tonne sur vos épaules déjà trop fatiguées de vous porter. Vous passez la journée affalé sur une chaise ou dans un fauteuil, et vous laissez le plein bourdonner. Vous pouvez maintenant l’entendre, il a rempli votre esprit et vous parle. Vous l’entendez, tranquillement vous le déchiffrez. Sans comprendre. Le plein n’explique pas son apparition violente, ni sa présence trop lourde. Il est. Vous avez accepté de faire ménage avec lui, pour le meilleur et pour le pire. Le plein vous parle comme vous parle le regard du libraire. Vous n’avez pas revu l’homme à la tête enneigée depuis l’apparition du plein. Ce soir, vous pensez à lui. Le plein se tasse un peu pour lui faire une place. Les yeux du vieillard s’offrent à vous, pleins. Ses yeux sont pleins de mots. Les mots des livres.
Plus tard, beaucoup plus tard, durant la nuit, vous avez pris une plume pour la première fois. Nu. La nuit contient le mot nu, vous vous sentez partie intégrante de la nuit, dans le noir qui est un vide, un vide qui permet d’évacuer le plein... Vous écrivez ces pensées sur la feuille. Et d’autres pensées sur la nuit, le vide, le plein. Et vous sentez la nuit tomber en vous, pendant que vous mettez ses étoiles à l’encre noire sur le papier.
* titre et poème
© Élise Denault 1998
20 avril 2008
Potraits de l'âme
OU
l'âme des portraits

© Fouad Maâzouz © Didier Goupy
Je suis un photographe amateur "boule de billard", comme le dit Guy le Querrec à son propos, mais le portrait reste le type de photo que j'admire et je pratique le plus. Dans cette pratique, plusieurs photographes m'inspirent, mais ceux qui m'ont le plus influencé sont de nombre deux.
le premier est marocain, Fouad Maâzouz, un jeune photographe casablancais que j'ai découvert pour la première fois sur les pages du n° 12 (mars/avril 2003) du défunt magazine marocain de l'image News PHOTO, où on a publié sa photo qui a remporté le premier prix du Grand Concours Photo Agfa. Je n'ai vu ses portraits qu'après la découverte de son site web.
Le deuxième est français, Didier Goupy, dont on a consacré un portfolio pour ses portraits réalisés en Inde et en Ethiopie sur l'un des numéros du magazine français Réponses PHOTO.
Le premier mélange dans sa palette le N&B et la couleur, le deuxième est coloriste, au moins dans ce que j'ai vu de son travail.
Et puisque je suis fan de couleur et du portrait, les travaux de ces deux artistes m'ont vraiment séduit et m'ont poussé à se lancer dans la partique du portrait avec plus d'enthousiasme, une révélation dit-on. L'important dans leurs traveaux, c'est leur capacité de faire parler leur portrait et dégager l'inavouable de la personnalité des modèles. Ils ne se contentent pas seulement à reproduire la figure humaine, à retracer les lignes des visages mais arrivent à percer au-delà de la surface, des apparences, pour toucher à une vérité plus profonde, psychologique de l'àme humaine.
Cette performance qu'ils ont est celle due j'essaie d'avoir et d'utiliser dans la pratique du portrait et dans mes divers travaux sur la porte de l'âme humaine: le visage.


